Journée de propreté: Les petits commerçants payent un lourd tribut
L’entrée en vigueur de la journée de propreté instaurée dans tous les arrondissements de Douala, fait plus de mal que de bien aux populations. Les commerçants étant les premiers à accuser un manque à gagner.
C’est une règle désormais bien connue. Chaque semaine, dans tous les arrondissements de Douala ou presque, les populations et les entreprises sont tenues de fermer les portes et consacrer une partie de la journée pour mettre la propreté devant leurs devantures sous peine de sanctions pécuniaires ou de saisies de leurs biens. Ce qui est une bonne chose en soi.
Sauf que depuis l’entrée en vigueur de cette «Journée de propreté », les opérateurs économiques et surtout les commerçants accusent un gros manque à gagner. C’est l’exemple d’Amandine, tenancière d’un cyber-café dans le quartier Akwa. Ses activités tournent tous les mercredis au ralenti à cause de l’instauration de cette mesure. Pis, « certains de nos clients pensent que nous n’ouvrons pas le mercredi du fait de la journée de propreté par conséquent, on n’arrive plus à faire de bonnes affaires ce jour », témoigne-t-elle. Aboubakar, propriétaire d’une quincaillerie, peine aussi à faire du bénéfice depuis trois ans du fait de cette journée. « Comment peut-on demander aux entreprises de ne ouvrir qu’à 9h. Ce n’importe quoi. On doit revoir cette initiative sinon à Dieu l’émergence », s’alarme l’homme d’affaires qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Selon l’économiste, Louis Honoré Kamdem, la perte financière peut être estimée à 1 million de FCFA, pour des entreprises qui font un chiffre d’affaires de 40 millions de FCFA par semaine. Des pertes qui peuvent s’élever à des milliards de FCFA par mois, pour l’ensemble des entreprises basées à Douala 1erbien qu’aucune étude ne soit disponible pour étayer ces propos. « Cette mesure pose de sérieux problèmes à la vie économique. Même si’ l’on peut reconnaitre que la volonté manifeste du maire de la Commune urbaine d’arrondissement de Douala 1er, Lenguè Malapa, c’est d'assurer la propreté dans son unité administrative. Et de lui donner un nouveau visage, dans un contexte où il était vraiment temps que des mesures urgentes soient prises. Cependant, l’injonction adressée aux entreprises nationales et étrangères basées dans son unité administrative et qui voudrait que ces dernières n’ouvrent pas leurs portes tous les mercredis de la semaine, de 6h à 9h00, est une décision très délicate », avait-il expliqué.
Dans tous les cas, la journée de propreté suppose que toutes les entreprises, quelles qu'elles soient, devront ouvrir leurs portes, plutôt à 9h, au lieu de 6h, 7h ou 8h. Ce qui implique une réduction du temps de la journée d’au moins deux heures de temps, pour les entreprises qui ouvrent leurs portes à 7h ; et d'1 heure, pour celle qui le font à 8h00.
A Douala 1er par exemple, le mercredi est le jour choisi pour l’investissement humain. De 6h à 9h, les populations et les entreprises installées dans la commune sont appelées à balayer et ramasser des mottes de terres, des tas de sable, de pierres qui traînent sur les chaussées. Il y a aussi de l’évacuation de tous les déchets qui obstruent les drains, et l’enlèvement de tous les objets abandonnés sur la voie publique.
Christian Happi
Vincent Koueté
«Il s’agit d’une démarche à l’opposé de la dynamique observée dans les pays en quête d’émergence»
L’Economiste en chef du Gicam analyse sans complaisances les avantages et conséquences des journées de propreté initiées dans les communes d’arrondissement de Douala.
Quelle est votre appréciation de la Journée hebdomadaire de propreté instaurée dans les arrondissements de Douala ?
Faire de la propreté d’une ville ou d’un quartier, une affaire de tous ses habitants est une initiative louable qui est d’ailleurs usitée dans plusieurs cités du monde. De primes abords, il est donc louable que les collectivités locales de la ville de Douala se soient appropriées de telles démarches. Malheureusement et comme dans la plupart des initiatives de nos autorités, les meilleures idées sont toujours dénaturées dans leur objet et leur finalité lorsqu’il s’agit de les déployer sur le terrain. Le premier écueil porte sur l’approche et sur la vision qui sous-tend ces initiatives. Le nettoyage et l’enlèvement des ordures dans une ville requièrent en premier lieu l’intervention de professionnels dédiés qui doivent être contractualisés par les autorités locales. L’institution d’une journée de propreté devrait servir d’adjuvant au travail de ces derniers et non s’y substituer. Cette journée devrait être une occasion pour valoriser le travail de ces derniers et les réconcilier avec les habitants. On devrait voir à cette occasion, des populations se déployant aux côtés des agents du service propreté pour des activités grand public bien ciblées. Le dévoiement de la finalité des journées de propreté à Douala induit le second écueil que l’on peut porter à cette initiative : sa périodicité. Les journées de propreté devraient être organisées une fois par ou par trimestre et donner lieu à des déploiements qui permettent effectivement aux populations de s’approprier les enjeux de propreté de leurs villes.
Justement que peuvent être les conséquences économiques d'une telle initiative?
Il n’y a aucun débat sur l’impact positif que la propreté a sur les conditions de travail, le bien-être des travailleurs et in fine leur productivité au travail. Le souci en ce qui concerne les initiatives engagées à Douala se rapporte à leurs impacts. Peut-on aujourd’hui dire que les quartiers concernés sont plus propres depuis l’instauration de ces journées ? Il aisément donné d’en douter. Dès lors, la contrainte imposée aux entreprises reste sans contrepartie.
N’est-ce pas beaucoup de demander aux commerces de rester fermer de 06h à 11h du matin comme dans certains quartiers ?
Cela fait cinq heures par semaine dont environ 3h30 de période ouvrable. Ceci revient à 182 heures ouvrables par an, équivalentes de 4,55 semaines de travail à 40 heures la semaine. Cela fait beaucoup. Si les entreprises ont la possibilité de réorganiser leurs horaires pour rattraper ses heures (réduction de l’heure de pause par exemple), il convient de signaler qu’il s’agit ici d’une démarche totalement à l’opposé de la dynamique observée dans les pays en quête d’émergence. Dans ces pays, on rallonge les périodes ouvrables en organisant plusieurs équipes de manière à exploiter au maximum les capacités de production existantes. La question est moins celle du jour choisi que de la finalité recherchée. Si on avait une journée de mobilisation pour la propreté par an ou par trimestre pour accompagner, soutenir et valoriser les efforts des agents dédiés quotidiennement à cette tâche, la question du jour serait sans doute moins sensible.
Propos recueillis par C.H.
