Les ressortissants des Etats infectés par l’Ebola, notamment ceux venus du Nigéria demandent aux autorités camerounaises de rouvrir des frontières.  Camair-Co-et-bien-d-autres-compagnies-contraintes-de-revoir.jpg

 

 

C’est dans le but de  protéger ses populations  contre  des risques de contamination au virus Ebola,  que le gouvernement camerounais  a décidé  le lundi 18 août 2014, de fermer toutes ses frontières avec certains pays de l’Afrique de l’Ouest et plus particulièrement  le Nigéria. «  Toutes les frontières (aériennes, maritimes et terrestre NDLR)  avec le Nigéria  sont fermées », avait annoncé  Issa Tchiroma, ministre de la Communication. Le porte-parole du gouvernement  avait par ailleurs expliqué à la presse nationale et internationale qu’il est préférable de prévenir  plutôt que de guérir. Et, que le Cameroun a pris cette décision en toute « connaissance de cause pour protéger ses populations des risques de contamination », conclut le ministre.  

 En effet depuis l’entrée en vigueur de cette mesure restrictive,  les personnes  sortant des Etats infectés et désireuses d’entrer sur le sol camerounais sont interdites d’accès au pays.  C’est en tout cas ce qui s’est passé en fin de semaine dernière, avec une  délégation venant de  la Guinée Conakry.  Celle-ci avait été refoulée à l’aéroport international de Douala, « sous prétexte qu’à son bord se trouvaient des personnes en provenance de la Guinée Conakry, pays touché par le virus Ebola », raconte plusieurs journaux guinéens.   Les personnes à bord  du vol Asky Airlines, devaient en principe participer à la quatrième édition des universités d’été de la gouvernance dans les industries extractives, apprend-on.  Suite  à ce refoulement, à en croire un site d'informations Guinéen, les relations bilatérales entre le Cameroun et la Guinée pourraient se refroidir. Chef de la diplomatie guinéenne, François Louncény Fall, a  même souhaité que  des les autorités camerounaises s’explique sur cet incident. « Nous essayons de voir exactement ce qui s’est passé à Douala », avait confié François Louncény Fall à la presse. Ce dernier  n’a  jamais cessé de dire que  les guinéens ne sont pas porteurs du virus, du fait qu’ils ont été testés à leur départ.

De même,  des ressortissants nigérians installés au Cameroun ont émis le vœu de voir la frontière entre le Cameroun et le Nigéria s’ouvrir rapidement au trafic, informe l’Agence de presse africaine(APA). « Nous comprenons la décision du gouvernement camerounais, mais nous souhaitons que les choses aillent vite pour que les échanges entre les deux pays reprennent le plus tôt possible », s’exprimaient les commerçants nigérians dans les colonnes d’APA. Ils sont en effet, plusieurs nigérians à être bloqués au Cameroun parce que la décision de la fermeture des frontières les a trouvés sur place. Ils souhaitent « l’ouverture d’un corridor humanitaire » sous surveillance afin de permettre aux populations des deux pays de pouvoir circuler « sans s’exposer aux risques de contamination à la fièvre Ebola ».  Signalons que depuis l’incident diplomatique avec la délégation guinéenne,  le gouvernement camerounais est resté muet.  Aucune réaction officielle, ni du côté d’Issa Tchiroma Bakary, le très prolixe ministre de la Communication, ni de la part de Pierre Moukoko Mbonjo, le ministre camerounais des Relations extérieures.

 

Christian Happi

 

 

Conséquences

 

Baisse d’activité chez les commerçants nigérians

 

Les ressortissants de ce  pays affirment que la fermeture des frontières handicape leurs commerces et leurs approvisionnements.

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La décision  des autorités camerounaises  de fermer les frontières avec le Nigéria afin prévenir la propagation de la fièvre Ebola, sonne  pour les commerçants nigérians  comme  la mise à mort  de leurs activités.  C’est du moins ce qu’affirment plusieurs d’entre eux, rencontrés le mercredi 20 août 2014, au lieu dit « camp Yabassi » de Douala.  Selon  les nigérians, l’interdiction de voyager vers les pays infectés  par la fièvre hémorragique entrave le commerce  des pièces détachées pour véhicules. «  Je devais aller au Nigéria renouveler certains contrats avec mes fournisseurs, mais je n’ai pas pu  le faire à cause de cette décision gouvernementale », a confié Christopher Lena,  vice président  des commerçants de camp Yabassi.

A l’en croire, depuis l’entrée en vigueur de cette mesure,  les prix de certaines marchandises ont connu une hausse. A titre d’illustration, les alarmes de sécurités qui coûtaient  autrefois 10 000 FCFA se vendent désormais à  13 000 FCFA, soit une augmentation de 3 000 FCFA. De même que les importateurs, les camionneurs partis se ravitailler sont restés bloqués  au Nigéria. « J’ai passé  des commandes au Nigéria, malheureusement elles ne sont pas encore arrivées à cause de la fermeture des frontières », affirme un ressortissant nigérian, vendeur de pièces détachées d’automobiles.

 Du côté du marché Mboppi de Douala,  les nigérians qui font dans la vente des appareils électroniques disent ne pas  percevoir pour l’instant, les conséquences de cette mesure. Toutefois, «  si cette situation perdure, on sera  bientôt en rupture de stocks »,  lance  Seydou, tenancier d’une boutique. Pour  Mohammed, vendeur des appareils électriques, plusieurs  de ses clients sont sortis déçus de sa boutique. «  J’ai perdu pas mal de clients à cause de cette restriction », conclut-il. De même, certains produits  importés du Nigéria comme  les laits corporels, pommades pour soins, vernis, etc. sont en augmentation.

Rappelons que le Nigéria est  la première puissance économique africaine et  le 8ème  partenaire économique du Cameroun. En 2012, le rapport annuel des douanes camerounaises révélait que les populations nigérianes  achètent  au Cameroun des produits comme les carburants et lubrifiants (90 milliers de tonnes pour 47,2 milliards de FCFA),  les produits de beauté ou de maquillage (2,1 milliers de tonnes pour 1 milliard de FCFA). Egalement, les bars  en fer ou aciers non alliés, le savon.  Soit un total de 76 milliards de FCFA pour  131 milliers de tonnes de marchandises exportées vers le pays voisin, souligne le rapport. Des chiffres qui vont sans aucun doute subir une baisse avec la fermeture des frontières avec le pays de Goodluck Jonathan.

Pour ce qui est des importations, les douanes camerounaises précisent dans son rapport que  le  Nigéria est le premier fournisseur du Cameroun.    Ce dernier y achète du pétrole brut (582,5 milliards de FCFA), les engrais, les bonbonnes bouteilles, flacons bocaux, pots emballages tubulaires.  Mais aussi,  le butane liquéfié, les carburants et lubrifiants.  Ce qui fait environ, 1 319 milliers de tonnes  de marchandises achetées par le Cameroun en 2012 pour un montant de 590,9 milliards de FCFA. «Notre premier partenaire était la France, mais désormais c’est le Nigéria », affirmait  en 2013, Joseph Motomby Ndoumbè, Directeur du commerce extérieur au ministère du Commerce, dans les colonnes de La Nouvelle Expression.  Selon une enquête publiée le 6 novembre 2013 par Le Quotidien de l’Economie, 80% des sandales en plastique qui inondent le marché camerounais depuis des années, sont importés, parfois frauduleusement, du Nigéria.

Christian Happi

 

Transport

 

Des compagnies aériennes dans la zone de turbulence

 

Elles sont été  contraintes d’annuler plusieurs de leurs vols à destination des pays attaqués par le virus Ebola.

 

Les compagnies aériennes  ont été contraintes  ces derniers jours, d’annuler  plusieurs de leurs vols en destination des pays contaminés par le virus Ebola. Cette déprogrammation  qui fait suite  à la fermeture des frontières par l’Etat du Cameroun n’est pas sans conséquences. A la Cameroon Airlines Corporation (Camair-co) par exemple, plusieurs vols à destination du Nigéria ont été annulés à la dernière minute. D’ailleurs on peut lire sur leur site web de Camair-Co que « par mesure de sécurité et d’endiguement  du virus Ebola à Lagos et Abidjan sont réaménagés ».

 Selon Le Jour, pendant le contrôle phytosanitaire de ces vols, une jeune fille, de nationalité camerounaise, la vingtaine  environ, a même été contrainte, malgré moult négociations, de laisser sur le sol camerounais, le pain fait par sa mère qu’elle voulait à tout prix  amener à Lagos. Plus qu’une simple alerte,  les passagers qui ont réservé  pour ces destinations ont été remboursés car, « il n’est pas question de leur faire attendre puisqu’on ne sait pas quand la mesure sera levée », relève  Hugues Mbala Manga,  responsable de la communication à Camair-Co. A l’image de la compagnie camerounaise, l’on apprend que plusieurs autres  compagnies aériennes ont du  revoir leurs programmes de vols. C’est le cas d’Asky Airlines qui, d’après certains responsables,  a enregistré des manques à gagner énormes. Surtout  qu’un billet d’avion pour  Lagos coûte environ 243 500 FCFA. Et,  que  le marché Nigéria représente 20%  des ventes d’Asky.  Au-delà des pertes financières, la compagnie togolaise affirme avoir pris un coup sur sa réputation. «  Nous avons perdu plus que de l’argent ; notre  image s’est dégradée parce que les gens racontent n’importe quoi », confie Abdoul Mbaye, responsable des ventes Cameroon. Idem pour  Arik air, la  compagnie aérienne nigériane.  Le chef des ventes affirme  que  depuis l’entrée en vigueur de cette mesure, les pertes de l’entreprise se situent autour de 30 millions de FCFA. Surtout que «  Tous nos vols passent par le Nigéria avant d’atterrir dans les pays que nous desservons », précise-t-il.

Au niveau des agences de voyages, la vente des billets d’avion a aussi chuté. A Aigle  voyage à Akwa, les responsables  approchés confient que la vente des billets en direction des pays contaminés a tout simplement  pris fin. Plus grave,  les passagers demandent  qu’on leur restitue  l’argent versé pour billets, déplore Henriette Nsoga Responsable des opérations, ajoutant que  le marché   des billets vers les pays infectés représente 50 % du chiffre d’affaires d’Aigle voyage. « On est dans une situation peu confortable car  tous nos clients qui devaient voyager ce sont faits rembourser. Par conséquent,  on a aucune commission », explique Henriette Nsoga.  Du côté d’Uni voyage, une agence de voyages basée à Douala,  même s’il est vrai que le Nigéria ne fait pas partie  de ses priorités,  il n’en demeure pas moins que les affaires ne se portent plus bien. Abel  Claude, Travel manager,   croit que  la fermeture des frontières avec le Nigéria a contraint  beaucoup de passagers à reporter leur voyage pour l’Afrique de l’Ouest. Et,  un certain nombre de billets d’avion ont été remboursés.

 

Christian Happi

 

 

Franck Essi

 

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« Le Cameroun a plus à perdre si cette mesure se prolonge très longtemps »

 

  L’économiste analyse  au regard des échanges commerciaux, l’impact que peut avoir à long ou à court terme, la fermeture  des frontières camerounaises.

 

Est-ce que la décision du Cameroun de fermer ses frontières avec les pays atteints par Ebola est une bonne chose, surtout quand on sait qu’on dépend beaucoup de l'extérieur?

La crise sanitaire qui frappe plusieurs pays africains du fait de l’épidémie d’Ebola est grave. Cette gravité peut donc expliquer la nature et le type de mesures prises par les pays africains. Au nombre de ces mesures figure la décision de fermer les frontières aux ressortissants des pays dans lesquels l’épidémie a été déclarée. Cette décision est une mesure de prudence qui s’inspire du principe de précaution selon lequel pour réduire les risques de propagation,   il faudrait mettre en quarantaine les personnes venant des pays frappés par Ebola. Cependant, cette restriction de l’accès au territoire peut avoir des potentiels effets négatifs sur les mouvements des biens et des personnes ne manquera pas d’avoir des conséquences négatives sur la dynamique économique à court terme. Elle ne peut être analysée que comme un moindre mal dans un contexte de crise sanitaire au regard des conséquences dommageables que pourraient engendrer la propagation de la fièvre au Cameroun. Il reste à souhaiter qu’elle soit simplement une mesure temporaire.

Que peuvent être les conséquences d'une telle mesure  pour l'économie camerounaise?

Tout dépend de la nature et de l’importance des relations économiques que le Cameroun a développé avec les pays concernés. Les conséquences de la fermeture des frontières avec les pays frappés par Ebola peuvent être à trois niveaux. Premièrement ce sont des pertes causées par les restrictions de circulation des biens et des personnes ressortant des pays frappés par Ebola. Deuxièmement, c’est le gel ou l’annulation pour une période indéterminée, des investissements entre agents économiques camerounais et ceux des pays touchés par Ebola. Troisièmement ce sont des difficultés d’approvisionnement en certains produits livrés par les pays concernés par la mesure.

Est-ce que le Cameroun peut tenir dans ces conditions sur le long terme?

Si les mesures de fermeture  des frontières sont effectives, alors très bientôt les conséquences négatives vont se faire sentir pour les entrepreneurs et les populations concernés. La solution sera la recherche d’autres partenaires commerciaux aussi bien pour se faire livrer les biens et services souhaités que pour développer de nouveaux débouchés pour leurs business. Il y aura forcément dans ce cas un temps d’adaptation qui ne se fera pas sans des pertes significatives.  Mais connaissant les réalités de fonctionnement de nos économies, on peut parier que du fait de la corruption et des difficultés que l’Etat a à gérer, les différentes frontières avec des pays voisins comme le Nigéria, la circulation des biens et des personnes ne sera pas arrêtée. Au contraire, elle pourra continuer grâce à la porosité des frontières et de la corruption qui est effective dans nos postes frontières. La conséquence sera une inflation sur certains produits en provenance d’un pays comme le Nigéria du fait des difficultés et risques supplémentaires engendrés par la mesure de fermeture des frontières.  Mais de manière générale, tout dépend de l’importance des relations économiques et du volume des transactions entre le Cameron et ces pays au jour d’aujourd’hui. Si les relations économiques sont importantes, alors il sera difficile de tenir. Si elles ne le sont pas les effets ne seront pas dévastateurs au niveau macroéconomique.

N'y avaient-ils  pas d'autres solutions que de fermer les frontières terrestres, maritimes et aériennes?

Il serait difficile au regard de la nature de cette maladie et du niveau de nos moyens sanitaires de faire autrement que de fermer les frontières. A ce jour nous ne sommes pas prêts pour faire face de manière rapide et efficace à une propagation rapide de la maladie. Toute la pertinence de cette mesure réside dans son caractère temporaire. La fermeture de la frontière est en faite le temps que l’épidémie soit maitrisée dans les pays les plus touchés et que la mise en place d’un dispositif national soit effectif.  Evidemment cette mesure à elle seule n’est  pas suffisante. Elle ne remplace pas les mécanismes de détection et d’intervention rapide, la campagne de sensibilisation et d’information des populations ainsi que la neutralisation de toutes les sources possibles de transmission du virus. Mais à l’heure actuelle, c’est un mal nécessaire voire un moindre mal par rapport aux conséquences économiques plus importantes d’une épidémie déclarée et effective au Cameroun.

Le Cameroun n'a-t-il pas beaucoup  plus à perdre qu’à gagner dans cette restriction?

Le Cameroun a plus à gagner si cette mesure s’inscrit sur une courte durée et permet la mise en place de tout le dispositif  permettant de traiter efficacement cette menace que représente Ebola. Le Cameroun a plus à perdre si cette mesure se prolonge très longtemps ou encore si l’épidémie y était observée dans les proportions décrites dans un pays comme la Guinée.

 

Propos recueillis par C.H.

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