Industrie locale

 

Des contraintes à lever pour amorcer son décollage

 

 

Manque de patriotisme économique, présence massive des produits importés… sont autant  d’obstacles à surmonter pour rendre plus compétitif le tissu industriel camerounais.

 

 

Le décollage économique du Cameroun est une réalité mais beaucoup reste à faire pour  son industrie. L’on peut citer, au rang des entraves à son envol,  la présence massive des produits importés sur le marché laquelle a mis en difficulté à peu près 300 entreprises répertoriées  dans 12 secteurs  d’activités  aujourd’hui  menacées de fermetures prévenait Martin Yankwa, Inspecteur général  au ministère  de l’Industrie, des mines et du développement technologique. Il s’exprimait ainsi lors de la troisième édition de la Semaine nationale de la qualité, organisée en avril dernier à Douala.

En plus de souffrir des produits étrangers,  les industriels  camerounais  doivent faire  des mains et des pieds pour distribuer leurs  marchandises sur toute l’étendue du pays. En cause, l’état  dans lequel se trouvent certains axes routiers  à l’exemple de Maroua-Kousseri dans  la région de l’extrême-Nord  où il est quasi-impossible de  voyager pendant la saison des pluies.  Pareils pour les  axes Douala-Bafoussam, NGaoundéré-Garoua  et pour le département du Nyong et Kellé. Dans cette localité, en particulier à Eséka, les cacaoculteurs ont du mal  à transporter les fèves de cacao des plantations pour la ville  du fait de l’enclavement des routes. « Nous mettons souvent plus de trois heures de temps pour transporter nos fèves des plantations pour la ville. Les routes sont recouverts de crevasses »,  se plaignait un cultivateur de Ngog-Mapupi.

Que dire des APE?  Ils devraient à la longue impacter  négativement sur  les industriels surtout celles qui font dans la transformation. « Tout va se jouer au niveau du prix. On va se retrouver avec les produits importés qui coûteront moins chers que les produits locaux. Il y a dont un grand risque de fermeture de plusieurs  entreprises », relève Amadou Hamadou, ingénieur spécialisé dans l’agroalimentaire.

Des  contraintes, on en retrouve aussi  dans les différentes places portuaires du pays.  Alors que  le  Port autonome de Douala(PAD) souffre de la congestion,  du fait de sa capacité  d’accueil dépassée (10 millions de tonnes),  le Terminal à conteneurs et des quais fait face d’après un journal en ligne, aux pannes de portiques, l’ensablement du chenal, l’absence d’espaces dédiés au traitement des marchandises en transit, stationnement abusif de camions, fourmillement d’acteurs dans l’enceinte portuaire, vétusté des voies d’accès et de circulation, longue file d’attente de dizaines de navires, des semaines, voire des mois à la bouée de base, le parc à bois totalement inondé par les essences forestières.

 Si le tissu industriel camerounais n’est pas suffisamment compétitif c’est aussi du fait des  populations qui, selon de nombreux hommes d’affaires,  ont perdu de leur patriotisme économique en préférant consommer étranger au lieu d’acheter le « made in Cameroon ». Lequel  est victime des préjugés ou des idées préconçues.   Comme preuve,  Diani Kapseu, enseignante,  voue un culte pour  les vêtements américains et jugent que  ceux  confectionnés par les couturiers nationaux mauvais. « Trop peu de personne connait la mode camerounaise.  Nos  stylistes ne font pas suffisamment d’effort pour la vulgariser. En plus  elle n’est pas de bonne qualité comme  les vêtements qui viennent d’Europe ou des Etats-Unis », apprécie  Diani.

Christian Happi

Vincent Koueté

 

« L’Etat  devrait activer ses fonctions de financier »

 

L’ingénieur  statisticien-économiste examine  les  entraves à l’industrie locale tout en évoquant au passage des pistes de solutions.

 Vincent  Koueté, Economiste en chef au Gicam, principal groupement patronal au Cameroun( Christian Happi).

Vincent Koueté, Economiste en chef au Gicam, principal groupement patronal au Cameroun( Christian Happi).

Est ce que l'entrée en vigueur des APE  le 04 août dernier ne devrait pas davantage aggraver les obstacles au décollage de l'industrie locale?

 

Je pense qu’il s’agit de l’un des principaux risques de l’APE dans son essence. Mais avant tout, il convient de noter que la partie camerounaise a insisté et obtenu l’introduction de dispositions visant la promotion et la protection du tissu industriel local (échelonnement du démantèlement tarifaire, priorité aux équipements et matières premières, ciblage de la liste d’exclusion, mesures de sauvegarde, volet accompagnement, …). Cependant, l’APE dans son essence prolonge une politique d’ouverture commerciale et une approche d’intégration au commerce international qui jusqu’ici n’ont pas fait la preuve de leur capacité à favoriser le développement d’une industrie locale. Bien au contraire, face aux avantages d’antériorité et d’économies d’échelle dont bénéficient les industries occidentales et asiatiques, le tissu local n’a cessé de s’effondrer, confinant chaque jour un peu plus notre économie sur les activités primaires et extractives d’une part et de commerce et de services d’autre part. A titre illustratif, entre 2000 et 2011, le poids de l’industrie manufacturière a baissé, passant de 19,26% à 13,38% du PIB.

 

Comment comprendre que les Camerounais préfèrent  consommer les produits occidentaux  au détriment des produits locaux?

 

Je ne pense pas que le problème se pose en ses termes. D’ailleurs, je suis convaincu que chaque fois que nos compatriotes ont le choix, la majorité préfère généralement la production locale. Le problème est d’abord celui de la disponibilité de l’offre locale et ensuite celui du grand écart en termes de rapport qualité/prix entre l’offre locale et les produits concurrents extérieurs. En occurrence, il faut souligner ici l’impact très négatif des importations, sous forme de brocante ou de pacotilles, des produits de consommation courante dont le niveau de sophistication technologique est pourtant à notre portée (cartables, stylos, vêtements, argenterie, …).

 

Que faire pour lever tous ces obstacles afin que le tissu industriel local décolle véritablement?

 

Les solutions sont suffisamment connues. D’une part, il faudrait que l’Etat active à bon escient ses fonctions de régulateur, de financier, de Producteur et de Consommateur. Dans le domaine de la régulation, nous pensons ici à l’amélioration du climat des affaires, à la protection par le moyen des barrières tarifaires et non tarifaires, aux subventions directes dans des domaines tels que la technologie et l’innovation et à l’élargissement des programmes et instruments de mise à niveau des entreprises (pôles de compétitivité, zones économiques, sous-traitance,  etc.). L’activation de la fonction d’Etat consommateur devrait se décliner en l’orientation d’une partie de certains achats par les services publics vers les produits locaux (meubles, consommables alimentaires, …). D’autre part, les industries et leurs organisations doivent faire des efforts en termes de renforcement interne, organisation et ouverture.

 

Entretien mené par C.H.

 

 

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