Débrouillardise 

 

Grandeur et servitude des quincailliers ambulants de Douala

 

Marchandises dans un « pousse-pousse », ou autour du corps, plusieurs jeunes camerounais parcourent les rues de la capitale économique camerounaise à la recherche des clients.

 

 

Au Cameroun, tous les moyens sont bons pour gagner son pain quotidien. Faute d’emploi, les jeunes diplômés ou non, se lancent progressivement dans plusieurs activités en vue de subvenir à leurs besoins primaires. Dans la plupart des cas, ce sont les garçons qui sont franchement engagés dans la lutte contre le chômage. Ils créent des petits commerces plus rentables que ceux des jeunes filles en quête d’emploi. Merlin Ngambo fait partie de ses braves jeunes entrepreneurs camerounais. Issu d’une famille extrêmement pauvre, il se demande comment un pays comme le Cameroun, pourtant en plein développement, peut cautionner de chômeurs. Effectivement, dans le pays de Paul Biya, 55% des jeunes sont au chômage, selon les statistiques du Bureau international du travail (BIT).

Une triste réalité qui contraint nombre de diplômés à aller tenter leur chance dans le secteur informel. Que de rester à supplier l’emploi dans la fonction publique, Merlin Ngambo a compris que l’auto-emploi était une optique pour se faire des sous. Titulaire d’un Certificat d'aptitude professionnelle (CAP) en maçonnerie depuis 2006, le trentagénaire, après étude du marché, a constaté que les chantiers de constructions se faisaient de plus en plus rares dans la cité économique du Cameroun. Il avait quand même vent de ce que plusieurs chantiers devaient prendre corps. C’est à la suite de ce constat qu’il a opté pour la quincaillerie du « pousse-pousse » en 2014. 600 000 FCFA est la somme qui lui aura fallu pour démarrer ses activités. Depuis lors, Merlin doit se battre pour ne pas faire faillite. Il quitte son domicile de bonne heure, sis à Ndogpassi III, dans le 3ème arrondissement de Douala, pour le lieu-dit « Pont Blanchisseur » au quartier Madagascar où il expose sa marchandise dans un porte tout.

Dans ce quartier, il est peu recommandé de marcher à certaines heures de la journée, mais le débrouillard ignore ce détail en vue de réaliser des bonnes affaires. Il est déjà assez fortifié pour faire face aux intimidations de quelques voyous du secteur qui cherchent souvent à s’emparer de son petit commerce. Autant dire que c’est dans un environnement hostile que le jeune homme évolue tous les jours pour trouver sa pitance. Ce jeudi 03 septembre 2015, comme tous les matins, le porte tout de Merlin est garé devant un parking automobile. Il regorge un peu de tout : clous, tournevis, fils de fer, seaux, marteaux, câbles d’installation, peinture, regrettes, balance, etc., le marchand a tout ce qui constitue une quincaillerie. Le tout pour une valeur globale estimée à plusieurs centaines de mille. « Tous les jours de la semaine, je m’installe ici à 8h pour ne repartir qu’autour de 19h», confie le quincaillier, ajoutant que ses produits sont à la portée de toutes les bourses. Il tient compte des réalités locales. « Il vend très moins chers. J’ai souvent eu à acheter des fiches multiples chez lui et je puis vous rassurer qu’il m’a fait un bon prix », témoigne un client de Merlin.

Quincaillerie en plein air

 

Serge Tchinda, âgé de 21 ans, est l’un des plus proche voisin de Merlin Ngambo. Tout comme ce dernier, le jeune homme est propriétaire  d’une quincaillerie du « pousse-pousse ». Cela fait déjà 4 ans, que cet originaire du village Bansoa dans l’Ouest du Cameroun a abandonné ses études au profit de la vie active. Il quitte les bancs en 2011, après avoir empoché un probatoire D. C’est alors qu’il décide de rejoindre l’un des proches parents de la famille maternelle installé dans la capitale économique. « Mes parents n’avaient plus de l’argent pour m’envoyer à l’école ; j’ai été obligé de mettre fin à mes études contre mon gré », regrette-t-il. Mais cette mésaventure est rapidement mise aux oubliettes une fois dans le poumon économique du Cameroun. À Douala, il va s’intéresser rapidement à la commercialisation des matériaux de construction tout comme son tuteur. Après trois ans d’apprentissage, Serges, assez expérimenté travaille désormais pour son propre compte. Son bienfaiteur quant à lui, gère une quincaillerie mieux structurée dans le même quartier. « Juste après avoir ouvert une vraie quincaillerie à Madagascar, mon frère m’a vendu le fonds de son ancien commerce », confie Serges, fier de lui-même. « Je peux désormais rêver grand ; mon souhait est d’ouvrir une plus grande quincaillerie avec des employés pourquoi pas », ambitionne-t-il tout en rassurant qu’il travaillera dure pour devenir un grand opérateur  économique dans ce domaine. Pendant qu’il rêve grand, d’autres personnes du même secteur d’activité sont encore en phase préliminaire.

Un peu plus jeunes que Serges, ils se baladent avec divers articles enroulés autour du cou ou entre les mains. Ils transportent notamment des tournevis, pinces, marteaux, mètres, papiers verts, flash bande…Ces jeunes gens qui cherchent encore une situation stable parcourent quotidiennement des kilomètres à pied à la recherche des clients. Au bout de ses efforts, épuisés, ils regagnent généralement leur domicile que très tard le soir. Comme pour dire qu’embrasser cette activité demande de l’endurance physique. Dans ce métier, les grasses matinées n’ont plus leur place dans le quotidien de ces jeunes camerounais. En tout état de cause, les quincailliers ambulants ne connaissent pas le repos. Ils travaillent tous les jours et même les jours fériés. La journée de ces débrouillards commence dès 08h du matin, question de faire une recette acceptable avant la tombée de la nuit. « Ce travail comme les autres métiers a des contraintes ; il faut se lever de bonne heure si l’on veut retourner à la maison le soir avec un peu d’argent dans les poches », affirme Bertrand Toko, vendeur à la sauvette et parallèlement diplômé d’un lycée technique de Douala. Même son de cloche chez Calvin T. qui estime que ce métier n’est pas fait pour les paresseux. « Il faut être un vrai sportif pour exercer dans cette activité. Parcourir des kilomètres à pied et crier à tue-tête n’est pas facile », souligne-t-il.

Bénéfices

 

Ceci étant, la vente de produits dits de bazar dans un porte tout a de l’avenir devant elle et ses pratiquants ne peuvent que se frotter les mains. D’après Serge Tchinda, son commerce lui rapporte à moyenne 30 000 FCFA par jour. Même son de cloche chez Merlin Ngambo. Il révèle que son gain journalier est de 9 000 FCFA pour un bénéfice mensuel de 25 000 FCFA. Avec cet argent, nous apprend le commerçant, il parvient à payer ses factures, notamment la location de sa petite chambre. Pas seulement. Le quincaillier s’en sert aussi pour s’acquitter des frais de location de l’espace occupé (5 000 FCFA/mois) et du gardiennage (250 FCFA la nuit). « C’est vrai que ce n’est  pas grand-chose mais il est préférable de gagner honnêtement sa vie au lieu de voler », vante Merlin Ngambo. A l’instar des précédents interlocuteurs, Bertrand Toko dit payer chaque fin du mois la somme globale de 11 000 FCFA. Soit 5 000 FCFA pour l’espace utilisé et 6 000 FCFA de gardiennage.

Bien qu’elle soit lucrative, il faut dire que la quincaillerie du « pousse-pousse » échappe pour l’instant au contrôle de l’Etat. Ces pratiquants disent n’être soumis à aucune taxe, même pas l’OTVP (Occupation temporaire de la voie publique). Pourtant plusieurs d’entre eux ont aménagé leur espace marchand sur les trottoirs, empêchant les piétons de circuler normalement. N’empêche la présence de ces débrouillards ne plait pas à tout le monde. Nous avons d’un côté les populations  qui se réjouissent parce  qu’achetant des produits à des prix plus abordables, et d’autre part les tenanciers des quincailleries ordinaires qui crient à la concurrence déloyale. « Ces gars n’ont pas le droit d’être là ; ils vendent à vil prix parce qu’ils n’ont aucune charge », assène le propriétaire d’une grande quincaillerie. Idem pour Jean Pierre Dongmo, gérant d’un commerce de détail au quartier Madagascar. Selon lui, ces jeunes gens doivent payer des taxes comme tout le monde d’autant qu’ils « se font beaucoup d’argent ». Mais pour certains observateurs, il est important d’encourager ces jeunes gens qui évoluent dans un environnement où le taux de chômage, au lieu de reculer, va plutôt croissant, au détriment des couches défavorisées. 

Christian Happi

Difficultés

 

La note salée des petits quincailliers

 

Fatigue corporelle, indisponibilité des places, vol…  le quotidien des commerçants ambulants est un long chemin de croix.

 

Les quincailliers ambulants et du « pousse-pousse » rencontrent de nombreuses difficultés dans l’exercice de leurs fonctions. Ces obstacles tournent particulièrement autour de la pénibilité de leur travail. En effet, le marchand itinérant doit se lever très tôt pour parcourir de longues distances afin d’écouler ses produits sur le marché. Des efforts qui à en croire Pierre N. 50 ans, se payent avec le poids de l’âge. « Je jouis d’une expérience de 15 ans dans cette activité ; mais, mes forces commencent à me lâcher à cause des longues distances que je parcours quotidiennement », dit le quincaillier. Et de poursuivre : « Il y a des jours que j’ai du mal à me lever de mon lit ; du fait des courbatures sur mon corps ».

A la fatigue corporelle de ces débrouillards, vient se greffer la lassitude nerveuse qui épuise considérablement le moral. Surtout en cette saison des pluies où le climat est très capricieux. Tantôt il pleut, tantôt il fait beau temps. Autrement dit, les commerçants du porte tout sont à la merci de la météo, ce qui peut ruiner toute une matinée de travail avec une répercussion directe sur le chiffre d'affaires. « De fois, je déballe et remballe ma marchandise au moins 5 fois au cours de la même journée ; le fait d’avoir un parasol ne vous met complètement à l’abri », regrette Serge Tchinda, propriétaire d’une quincaillerie du « pousse-pousse ». Il poursuit en soulignant que la crevaison des pneus du porte tout, le vol, un mauvais positionnement sont aussi des problèmes qu’il rencontre dans son quotidien.

 

Par ailleurs, les emplacements sont restreints pour les quincailliers ambulants qui n’arrivent toujours à trouver l’endroit approprié pour installer leurs marchandises. Ce qui peut constituer désolation et une perte de temps, affirment-ils en chœur. En plus de faire face à la rareté des espaces vides, ces jeunes doivent surmonter le comportement peu catholique des bailleurs dont certains haussent très généralement le coût de l’espace loué. Aussi, ils n’hésitent pas à bannir les commerçants qui ne marchent pas selon leur bon-vouloir. Selon Merlin Ngambo, certains propriétaires terriens fixent les loyers en fonction de l’affluence devant les comptoirs. « Le bailleur a déjà augmenté le prix de cet endroit à trois reprises, sous prétexte que je réalise des bonnes affaires en y étant », assure-t-il.

Sur le plan humain, il existe une forte concurrence entre les différents quincailliers ambulants. Cette forte rivalité a tendance à fragiliser les rapports entre ces derniers, ce qui peut déboucher sur de vives discussions. De même qu’ils ont des difficultés à accéder aux prêts bancaires, ces ingénieux ne jouissent pas de la couverture sociale. Une preuve que cette activité n’est pas juridiquement reconnue par le gouvernement camerounais. Or, la reconnaissance peut se révéler avantageuse dans la mesure où, elle permettrait aux pouvoirs publics de « mieux contrôler l’activité de commerce ambulant », estimait Dr Aliou Diop, un expert économique. A l’en croire, l’occupation anarchique des voies par les marchands ambulants constitue un frein à la mobilité urbaine et influe négativement sur l’environnement des affaires. Un avis que partagent plusieurs autres observateurs. Ils confient que cette occupation est « généralement source de conflits entre les marchands ambulants, les populations riveraines et les pouvoirs publics ».

C.H.

Merlin Ngambo 

 

Un maçon  qui s’est construit une vie de  quincaillier

 

Le jeune commerçant  s’est lancé dans cette activité suite à un accident de travail qui l’a handicapé durant sept mois.

 

Né en décembre 1984 en Bana, village situé dans la région de l’Ouest Cameroun, Merlin Ngambo  est titulaire d’un Certificat d’aptitude professionnel (CAP) en maçonnerie  décroché au Cetic (Collège d’enseignement technique industriel et commercial) de  la même localité. Il entre dans cet établissement public après  avoir  réussi à un concours officiel, selon  ses dires.  Bien avant  le jeune homme de 31 ans avait passé six années à l’école publique du village où il obtient son Certificat d’étude primaire et élémentaire(CEPE), devenu CEP. Nous sommes au début des années 2000 et les jeunes n’ont  qu'une envie : quitter le village pour regagner la ville, se souvient vaguement le commerçant ambulant. Avant de revenir sur le genre d’élève qu’il fut : «   Mes notes n'étaient pas remarquables, mais plutôt moyennes; je me battais pour ne reprendre aucune classe », avoue-t-il.

Diplôme en poche, Merlin Ngambo   rejoint ses géniteurs  dans la ville de Douala en 2006.   Ici, il est propriétaire depuis plus d’un an, d'une petite quincaillerie  installée dans un porte-tout au lieu-dit Pont blanchisseur, sise dans l’arrondissement de Douala 3ème Débrouillard, il  dit avoir embrassé cette activité à défaut d’une meilleure opportunité mais surtout parce que les chantiers de constructions se faisaient de plus en plus rares dans la cité économique du Cameroun. «  Je n’aurai jamais imaginé que Merlin se lancerait dans une telle activité un jour ; il a toujours rêvé de faire carrière dans la maçonnerie », témoigne Victor K, un de ses amis d’enfance.

Avant  d’être vendeur à la sauvette, il commence à gagner sa vie en faisant des petits boulots de part et d’autre. Puis, en tant que aide-maçon dans divers chantiers de  Douala. C’est grâce à cette profession va se faire un nom dans le milieu  et mettre de l’argent de côté pour sa future quincaillerie. Malheureusement ce bon début de carrière va tourner au cauchemar suite  à un accident  de travail dont il   sera victime en  2013. Merlin Mgambo  quitte  du haut d’un échafaudage pour tomber dos au sol. Le choc est grave. Il sera admis en soin intensif dans un hôpital et  mettra sept longs mois pour s’en remettre.  Une période d’inactivité qui va marquer son divorce avec la maçonnerie. «  C’est une période noire de ma vie ; je croyais que j’allais y rester », confie-t-il aujourd’hui.

Issue d’une famille monogamique,  le jeune célibataire passe toute son enfance loin de ses 4 frères, lesquelles vivaient à Douala avec les parents.  En effet,  Merlin Ngambo   a été élevé par sa grand-mère maternelle.  Celle-ci lui a enseigné l’amour du prochain, la crainte de Dieu, la tolérance, le goût à l’effort….  Cite-t-il, et d’affirmer  que «  c’est une maman formidable qui savait taper le point sur la table lorsqu’il fallait ». Merlin  vit dans une petite chambre construite en matériaux provisoires au quartier Ndogpassi.  Une habitation qu’il souhaite quitter d’ici la fin de cette année pour une demeure plus acceptable.  Le quincaillier rêve de se construire une véritablement quincaillerie à l’image de Quifeurou, Fokou...

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