Énergies renouvelables

La sous-exploitation de ces technologies au Cameroun

Regorgeant pourtant d’un gigantesque potentiel en termes d’énergies renouvelables, le Cameroun abandonne souvent des initiatives visant à développer ce domaine. Une étude de l’ONG Global village Cameroon (GVC) relève les bons et les mauvais points des chantiers qui piétinent.

Le document, assez volumineux, donne l’état de santé actuel des énergies renouvelables au Cameroun. C’est le fruit d’une enquête minutieusement menée en 2012 par l’Organisation non gouvernementale Global village Cameroon(GVC). Les enquêteurs de cette institution, afin d’établir un rapport de qualité, se sont déployés dans presque tout le pays, question de constater comment se porte ce domaine au Cameroun. D’emblée, ils reconnaissent qu’en termes d’énergies renouvelables, le pays dispose d’un fort potentiel de développement compte tenu des atouts naturels de son territoire. Le rapport dont Le Quotidien de l’Economie a eu copie indique que « le Cameroun a une insolation moyenne de 4,9 KWh/m²/j, soit 4 KWh/m²/j pour la partie sud du pays et 5,8 KWh/m²/j pour la partie septentrionale ». En réalité, à en croire l’étude, l’énergie solaire reçue dans le pays est estimée à 89,25 TWh/an et elle est exploitable sous deux formes : thermique et photovoltaïque. Idem pour l’énergie solaire photovoltaïque, (une forme d’énergie renouvelable NDLR) qui connaît un développement intense au Cameroun depuis quelques années. La moyenne théorique nationale de productible électrique est de 2327,5 TWh, soit environ 20 fois le potentiel hydroélectrique qui se trouve autour de 19,7 TWh, souligne GVC.

Se tournant ensuite vers l’énergie éolienne, mouvements des masses d’air provoqués par les différences de température, il est dit dans l’étude que son potentiel reste faible pour la production d’électricité au Cameroun. Pour preuve : « les vitesses de vent atteignent difficilement 5m/sec sur l’ensemble du territoire », apprend-on. Cependant, la région du Nord et celle de l’Extrême-nord se présentent comme de potentielles zones de production d’électricité pour l’exploitation de ce type d’énergie avec une vitesse moyenne des vents évaluée à plus de 2m/s. De même que les zones de Kaélé et Kousseri (Extrême-nord) qui représenteraient d’importants réservoirs de production avec une vitesse de vents estimée entre 2,53 m/s et 4,2 m/s, les auteurs du rapport affirment que la meilleure valorisation de l’énergie éolienne est faite par « son utilisation comme moyen d’exhaure de l’eau, en couplant une éolienne à une pompe à eau pour l’actionner ».

Dans le même temps, l’énergie hydraulique, définie comme étant une puissance générée par les masses d’eau en mouvement dans les cours d’eau, est essentiellement orientée vers la production d’électricité au Cameroun. Son potentiel exploitable se situe à 19,7x103 MW pour un productible moyen de 115x106 MWh par an, selon l’ONG. Celle-ci révèle que l’Ouest Cameroun (Bafoussam, Bamboutos, Dschang), est la zone géographique où des installations renouvelables de production d’hydroélectricité peuvent être développées. Mieux, ce sont des lieux où des unités de production de micro ou de pico hydroélectricité répondant ont été localisées. Il en va de même pour Baboutcheu, Choungou et Bakoven dans le haut Nkam, Fongo-Tongo, Batoula-Folemo, Fomopea, Baloum dans le département de la Menoua.

80% des ménages utilisent des foyers

A l’égard de la biomasse forestière, le Cameroun possède le 2ème potentiel forestier dans le bassin du Congo. Illustration avec la consommation du bois, charbon, sciure et copeaux qui, selon l’O NG citant le Système d’information énergétique (SIECameroun), représentait 77% du bilan énergétique national en 2008. L’Extrême Nord, l’Ouest, le Nord-Ouest, le Sud-ouest, le Littoral et le Centre sont les régions où cette consommation est intense. Soit 0,92m3/habitant/an avec une consommation de bois de feu évaluée à 1,8 kg/habitant/jour, selon le PEN. De même, une étude réalisée en 2008 par Enquête énergie domestique (EED) et reprise par Global village Cameroon, évalue à plus de 80% le pourcentage des ménages camerounais utilisant des foyers à trois pierres pour la cuisson des repas. Ce qui portait à 8 millions de m3 par an la consommation du bois de chauffe et du charbon de bois au Cameroun en 1992.

En 2006, l'agence de coopération internationale allemande pour le développement(GTZ) estimait la biomasse composée des résidus des parcs à bois (cimes, branches, souches, racines, coursons, etc.) et de tous les résidus de scierie (sciure, dosses, copeaux, délignures, aubier, défaut de cœur, etc.) à 2,45 millions m³. Or, « cette biomasse forestière pourrait être utilisée par les entreprises forestières pour la production de chaleur et d’électricité dans des systèmes de cogénération », suggère GVC. L’organisme ajoute que le potentiel de production de biogaz au Cameroun est « quasi illimité » car la matière première utilisée est essentiellement constituée de déjections d’animaux d’élevage et autres déchets organiques des ménages.

Provenant de l’accroissement de la température dans les couches internes de la terre, explique l’étude, l’énergie géothermique est identifiée dans trois grandes zones possibles au Cameroun. Il s’agit de Ngaoundéré avec les sources de Laopanga, de Katip Foulbé, de Voludé et de Bazao ; les zones du Mont Cameroun et Manengouba(Littoral) avec le lac Monou. Au même titre que les autres types d’énergies, l’énergie marémotrice (production de l'électricité à partir des courants marins) est présente au Cameroun à travers presque 300 Km de côte atlantique. « Il existe donc quelques possibilités de développement de ces types d’énergie », tranche le rapport.

Des initiatives abandonnées

En tout cas, la maîtrise technologique est un préalable pour le développement des énergies renouvelables. Et, certaines institutions et organisations ont conduit de belles expériences d’appropriation de ces technologies. C’est le cas des centrales de Dschang, Foumban, Malale et Yoke qui ont peu à peu été abandonnées dans les années 1970, « abandon justifié alors par le fait que les coûts d’exploitation rendaient les grands aménagements plus rentables », souligne GVC. Dans la même logique, en 2007, le projet Rumpi piloté par le ministère en charge de l’Eau (Minee) prévoyait entre autres, 37 projets de kits photovoltaïques communautaires pour éclairage, l’audiovisuel et le froid médical dans 34 écoles et 3 formations médicales. Malheureusement, rien ne filtre sur le taux de réalisation réel du projet « qui semble s’être achevé en queue de poisson.»

A ces initiatives, s’ajoute le « Projet centrales photovoltaïques Cameroun 2020 » prévoyant l’installation de centrales solaires photovoltaïques à travers le pays. Elles seront, selon la fiche de présentation du projet signé entre le Minee et le groupe Fides gestion, construites dans une dizaine de sites pour l’éclairage de près de 250 localités. Le gouvernement aussi fait construire à l’hôtel de ville de Sangmélima, un système d’économie d’énergie qui fait la part belle à l’éclairage naturel avec des grandes ouvertures laissant passer la lumière du soleil. Bien plus, le Cameroun entend produire 500 Mégawatts d’énergie à l’horizon 2020 alors qu’Electricity development coorporation (EDC) conduit un vaste projet de promotion de kits solaires. En dehors de ces actions, des particuliers ont construit pour leur usage personnel, des installations de production d’énergie à partir de sources renouvelables.

Christian Happi

Exploitation

Seulement 1% du potentiel national exploité

Ce chiffre illustre le peu de volonté que les autorités accordent aux énergies renouvelables pourtant une alternative aux coupures d’électricité.

Malgré les importantes ressources en énergies renouvelables dont dispose le Cameroun, seule une infirme partie de ce potentiel est exploitée jusqu’ici. Il est de moins d’1%, selon les statistiques révélées par le ministre de l’Eau et de l’énergie, Basile Atangana Kouna. Il s’exprimait ainsi en avril dernier, lors d’une rencontre avec des experts de la société coréenne Dohwa Engineering. Ceci étant, pour les experts en énergies renouvelables(EnR), cette sous-exploitation est due à l’insuffisance des moyens financiers de l’Etat pour investir dans ce secteur. A titre d’exemple, un petit kit solaire (panneau solaire+ régulateur de charge+ batterie led...) coûte entre 500 000 et 600 000 FCFA. « Le solaire est adapté pour les zones rurales mais on se rend compte que leurs prix ne sont pas à la portée de ceux qui y vivent », confie Léon Marie Epee, expert. A l’image du solaire, l’énergie hydraulique réclame tout aussi de gros investissements car, « le coût de revient par rapport au KW est très élevé », avoue Eitel Batet, directeur général de Cameroon power & lighting company S.A, une entreprise spécialisée dans les EnR.

En plus d’être onéreux, ces sources d’énergies souffrent d’un manque criard d’experts et de promoteurs capables d’implémenter des projets. D’ailleurs, sur 29 206 diplômés identifiés au cours de l’année académique 2007/2008, seuls 5 440 diplômés, soit 18,6% pouvant développer une expertise technique notamment sur les énergies renouvelables ont été recensés, révèle une analyse du Système d’information énergétique (SIECameroun). Une réalité qui explique pourquoi pendant « des conférences, nombreux de ministres m’interpellent pour me demander « c’est quoi au juste votre énergie solaire là », souligne Serge Henri Kelbe, ingénieur en énergies renouvelables. D’après SIE Cameroun, il ne s’agit moins que la très faible capacité intellectuelle du Cameroun à adapter sa politique énergétique aux conditions d’un climat en pleine mutation.

En dépit de ces manquements, l’on constate que des efforts sont faits pour changer la donne avec la loi des finances 2012 qui annule la TVA sur tous l’importation des les panneaux solaires (10 % sur les panneaux et 20% sur les autres accessoires). Egalement, le ministère de l’Eau et de l’énergie et Eneo Cameroon qui ont respectivement créé à leur sein une direction des énergies renouvelables. Autre signe de progrès, la Communauté urbaine de Douala (CUD) a fait installer en 2013, quelques panneaux solaires sur le boulevard de la Liberté à Douala. Ce, même si la ville compte plus de 14 000 lampadaires d’éclairage public.

Au niveau des particuliers, ils sont une poignée à solliciter de temps à autre l’installation des kits solaires dans leurs domiciles. Matrix power, une entreprise basée à Douala et spécialisée dans ce domaine d’activité, revendique à ce jour presque 78 Kw de panneaux solaires installés. Ceux-ci sont principalement posés dans les ménages, centre de santé et écoles. « Nous avons réalisés des installations dans 7 régions sur 10 que compte le Cameroun, mais curieusement pas encore dans la partie septentrionale du Pays », affirme son directeur général.

C.H.

Serge Henri Kelbe

« Chaque maison moderne doit avoir 200 Watts de panneau solaire »

L’ingénieur spécialiste des énergies renouvelables et directeur général de Matrix power dresse le bilan dans ces formes de technologie au Cameroun tout en donnant quelques conseils pour faire avancer les choses.

Pourquoi est ce que les énergies renouvelables tardent à véritablement décoller au Cameroun malgré tous les potentiels dont on dispose ?

Le constat que je peux faire est que nous avons été aliénés depuis un demi-siècle à croire que la seule énergie principale qu’on peut avoir est l’hydroélectricité. On nous a toujours donné l’impression qu’il n’y a que sous cette forme qu’on peut avoir de l’énergie pour produire de l’électricité. L’autre chose c’est que lorsque vous regardez les grandes projections du Cameroun, ce sont les chantiers comme Memve'ele, Lom pangar, les centrales à gaz de Kribi etc… Tout ceci traduit une très mauvaise appréciation de nos décideurs qui orientent mal leur politique énergétique. Or, le Cameroun est situé au dessus de l’équateur et dans une zone où la radiation solaire est l’une des plus importantes au monde. Et pour cela, nous devons diversifier nos différentes sources de production d’énergie et les adapter en fonction des caractéristiques géographiques de chaque région. On peut en outre mettre le paquet pour densifier la production de l’électricité par l’hydroélectricité qui est elle aussi une énergie renouvelable.

Est-ce à dire que c’est beaucoup plus un problème de volonté politique que de financement ?

Bien évidemment. C’est un problème de volonté politique parce que les décideurs n’ont pas encore bien cerné les avantages d’une diversification de nos ressources énergétiques comme le solaire, la biomasse et les autres. Nombreux sont même ces ministres qui m’interpellent après une conférence pour me demander « c’est quoi au juste votre énergie solaire là ». Il y a donc un problème pédagogique qui se pose. Nous investissons dans des secteurs qui sont vulnérables à l’exemple de l’eau, du pétrole, le gaz, la forêt qui vont disparaitre tôt ou tard. Par contre, le soleil est la première des énergies dans notre système solaire. Le soleil est la dernière ressource de l’univers qui restera lorsque toutes les autres formes d’énergies auront tari. Cela dit, la majorité des chantiers que nous avons réalisés en énergie solaire sont à 100 % financés par des institutions internationales comme l’Union européenne, la Banque mondiale. Ce qui démontre que les occidentaux comprennent mieux l’utilité de vulgariser l’énergie solaire dans nos pays du Sud. Je dirais donc que ce n’est pas une affaire de coût, puis qu’un petit panneau solaire a quand même une durée de vie de 25 ans. Il suffit d’une heure d’ensoleillement sur la planète terre pour produire les besoins énergétique de la terre pendant 10 ans.

Quelle appréciation faites-vous des panneaux solaires installés dans la ville de Douala par la CUD ? N’est ce pas un signe qui illustre la prise de conscience des autorités ?

Ce semblant de projet que la communauté urbaine a réalisé sur le boulevard de la Liberté n’est pas un succès, car en matière d’éclairage public, Douala compte plus de 14 000 lampadaires d’éclairage public donc ce n’est qu’une poignée de sel dans un fleuve. En plus celui qui l’a réalisé a fait du bricolage et les équipements sont de mauvaises qualités. Or, quand je parle des énergies renouvelables c’est la capacité d’électrifier une ville comme Dschang qui demande 4 à 5 Mégawatts de charge. Les équipement de production d’électricité à base de panneaux solaires sont très délicats et doivent être manipulées par des professionnels.

Que peut donc faire l’Etat pour vulgariser ces formes d’énergies et pensez-vous qu’elles sont à la portée du Camerounais?

Le gouvernement camerounais gagnerait à vulgariser les énergies renouvelables. Autrement dit, il faudra mettre en place des mesures incitatives à l’instar de la loi des finances 2012 qui annule la TVA sur tous les produits solaires. Les choses sont entrain d’avancer de part et d’autres avec le ministère de l’Eau et de l’énergie et Eneo qui ont respectivement créé des directions des énergies renouvelables. Tous ces efforts ne suffisent pas encore. Les particuliers doivent aussi s’y mettre afin que chaque maison moderne puisse avoir au moins 200 Watts de panneau solaire sur son toit pour des besoins de sécurité énergétique. Quant aux prix, j’estime que les énergies renouvelables sont à la portée du Camerounais moyen. L’argent que celui-ci dépense pour la lampe à pétrole, (sensiblement 4 200 FCFA/mois environs 600 000 FCFA en 8 ans avec d’autres frais de transport déplacement...) peut être injecté dans l’achat d’un kit solaire qui produira de l’électricité de bonne qualité.

Propos recueillis par C.H.

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