Les coupures d’électricité sont devenues  courantes au Cameroun. Que l’on soit dans une grande ville  ou dans l’arrière pays, personne n’y échappe.  La situation est telle que l’on  est en droit de se demander comment font les entreprises pour fonctionner à pareille circonstance ?  N’enregistrent-elles pas de gros manques à gagner ?  Qu’est ce qui est à l’origine de tant de délestages et que fait  Eneo cameroon pour y mettre fin ? Elements de réponses dans cette enquête. 

 Délestages : Quelles conséquences sur l’activité des entreprises ?

Electricité

  

Quand les délestages plongent les populations dans le noir

 

 Il ne se passe plus un jour sans que l’un des quartiers de la capitale économique  ne soit privé de l’énergie électrique.

 

 A Douala comme  dans le reste du pays,  les coupures d’électricité  sont  devenues très fréquentes et les  ménages sont les premiers à  essuyer leurs conséquences.  Ces derniers passent  souvent des nuits entières sans lumière,  s’exposant  ainsi  à la chaleur  et aux piqûres de moustiques. De même, les élèves en classe d’examen, n’ont pas  toujours l’occasion de réviser leurs leçons. «  J’ai vécu un calvaire la semaine dernière lors du baccalauréat ;  je me couchais chaque soir sans réviser à cause des délestages à répétition »,  tempête Xavier N., candidat. Il en va de même  pour   Laurène G. prétendante  au probatoire de l’enseignement secondaire général session 2015. Elle se dit condamnée à apprendre parfois à l’aide d’une lampe tempête au péril de ses yeux. «  Mon examen compte plus que tout pour moi  cette année ;  mon souhait est  de le réussir à la première tentative », souhaite Laurène G.

Les coupures de courant, le plus souvent en pleine nuit,   obligent  les populations des quartiers affectés à utiliser des bougies et lampes, avec les dangers d'incendie que cela comporte. «  Je suis devenue un fervent  consommateur de la bougie ; j’en achète chaque  soir en rentrant du travail », confiait Jean Ayissi, habitant de Soboum au LQE.  L’autre  impact de ces délestages est  la difficulté pour les femmes à conserver  leurs nourritures au frais sur la durée. Selon  Claire Tchoko, les coupures intempestives dans la distribution de l’énergie électrique ont entraîné la détérioration de ses aliments. Ainsi, «  j’ai  jeté la semaine dernière deux kg de viandes à la poubelle du fait des perturbations sur le réseau électrique »,  se souvient  Achil T., client d’Eneo. Outre le pourrissement  des aliments,  les matériels électroménagers à l’instar des  postes téléviseurs, ventilateurs et téléphones portables sont également endommagés  à cause des « jeux de lumière ». 

Suite à cette situation,  le Président de la Ligue camerounaise des consommateurs (Lcc) avait lancé un appel à manifestation devant  se tenir  15 juin dernier, devant la direction régionale du Centre d’Eneo. Un appel qui n’a pas prospéré suite   à une interdiction du sous-préfet de Yaoundé 3ème.  Raison évoquée, «  risque de trouble à l’ordre public », apprend-on. Du côté d’Eneo,  on impute ces perturbations intensives à l’ « épuisement sévère des stocks d’eau dans nos barrages réservoirs(…)  depuis le 23 mai 2015 »,  explique-t-elle dans  un communiqué  de presse publié sur son site  internet.

Dans la réalité,    comparativement à l’an dernier, Eneo a  enregistré  sur la Sanaga (entre le 23 avril et le  26 mai 2015), un déficit inhabituel de l’ordre 1,6 milliard m3 d’eau.  Par conséquent, « nos barrages hydroélectriques de Songloulou et Edéa sont dans l’impossibilité de garantir un niveau de puissance pouvant satisfaire la demande actuelle en électricité », désespère l’entreprise, ajoutant que ce déséquilibre est de nature à générer des coupures de courant pour une profondeur allant jusqu’à 80MW, notamment aux heures de pointe. Pour l’heure  la société et  les pouvoirs publics s’activent pour trouver des solutions, lesquelles solutions viendront lorsque le débit naturel de la Sanaga retrouver son cours normal et alimenter nos barrages.

Christian Happi

 Délestages : Quelles conséquences sur l’activité des entreprises ?

Impact

 

L’activité des entreprises au ralenti

 

Pertes de commandes, déficits de production, retards dans l’exécution de certaines commandes… les coupures d’électricité constituent   un frein pour  le bon fonctionnement  des sociétés.

 

 L’essentiel des entreprises camerounaises sont confrontées  ces derniers temps aux perturbations du réseau électrique. Ces délestages, bien qu’elles  soient souvent programmées par le concessionnaire du service public d’électricité, entrainent de nombreux désagréments dans le déroulement des activités des entreprises : pertes de commandes, déficits de production, retards dans l’exécution de certaines commandes… En gros,  disent les patrons, le manque à gagner attribuable aux délestages est estimé à des centaines de FCFA. «   Les coupures d’électricité nous empêchent   de travailler sereinement ; on ne peut plus faire des consultations et conserver certains de nos médicaments au frais », regrette  Dr Guy  Patrice Boum, propriétaire d’une clinique éponyme à Akwa(Douala). Selon Blaise Talla Bogne, directeur  général de BB Corp, une PME spécialisée  dans  le recyclage des déchets plastiques post industriel,  les activités tournent au ralenti.  Surtout avec  les deux jours  de travail interrompu la semaine dernière qui ont failli  coûter un marché évalué à 300 000 FCFA. «  J’ai pris deux jours au lieu d’un seul pour recycler  des tuyaux PVC (matière plastique d'origine minérale existant à profusion dans la nature  NDLR) »,  affirme Blaise Talla Bogne.

                             

 

Les difficultés occasionnées par  les perturbations  dans la fourniture de l’énergie électrique impactent  en outre sur les finances des entreprises.  Promoteur d’un bar  et par ailleurs président  du Syndicat national des exploitants  des débits de boisson du Cameroun(Synedeboc), Hervé Nana dit avoir perdu 60 %  de son chiffre d’affaires depuis le retour des délestages. «  Mon bar fonctionne timidement  par conséquent,  je ne peux plus honorer mes engagements financiers », se désole Hervé Nana.  Tout aussi en difficulté, les grandes sociétés  qui  semblent  gênées  par les délestages.  C’est l’exemple de Nestlé Cameroun  dont les activités sont fortement perturbées. Pareil pour l’Industrie de crayons et de fournitures (Icrafon), le fabricant de stylos et de briquets  de marque « bic ». La filiale camerounaise du groupe CFAO  prend désormais plus de temps  pour confectionner des emballages plastiques industriels. «  Il nous faut  plusieurs jours pour concevoir   40 000  stylos  ce qui n’était pas le cas avant », affirme une source au sein d’Icrafon.

 

 

Si certaines sociétés déplorent  le manque à gagner dû  aux perturbations du réseau électrique, tel n’est pas le cas chez la Camerounaise des eaux(CDE) qui  n’a  dit  n’avoir enregistré  aucune  plainte ces derniers jours.   Toute chose  rendue possible grâce à la collaboration entre la CDE et Eneo. «  Nous travaillons en coordination avec  les responsables d’Eneo pour éviter des coupures ; c’est pour dire que nous sommes à l’abri », avoue   Lahcen Iderdar,   directeur technique.

 

En  tout cas, la pénurie d’électricité a amené les chefs d’entreprises  à investir dans les groupes électrogènes. Les frais mensuels en carburant destiné à leur fonctionnement s’élèvent à des centaines  de FCFA, évalue  un cadre  à Nestlé Cameroun. « Nous n’avons eu aucune perte financière, néanmoins  nos dépenses en carburant  a nettement augmenté au niveau  de l’usine de Bonabéri », certifie-t-il.  A défaut d’acheter un groupe électrogène,   certaines sociétés ont opté  pour  le gaz. Illustration avec  Camlait, Icrafon, Guinness Cameroun… qui  ont pour fournisseur Gaz Cameroun.   

 

Solutions

 

 

Les travaux de rénovation des infrastructures d’Eneo aux arrêts

 

 

   Ces chantiers, sources de certaines perturbations,  ne reprendront qu’après la stabilisation complète de la situation au niveau de la Sanaga.

 

 

Bientôt, les difficultés liées aux coupures intempestives de l’électricité connaitront une accalmie. Pour cause, les travaux de rénovation  des  infrastructures entamés depuis peu, par Eneo  Cameroon ont été suspendus  à l’instar  de la ligne Logbaba-Bassa-Deido Bonaberi dont les travaux vont être interrompus dès ce 18 juin 2015.  Ils ne reprendront qu'après la stabilisation complète de la situation au niveau de la Sanaga. « C’est la conséquence de la crise que nous traversons; les travaux étaient pour 20% des sources de perturbation.»,  confie une source  à la direction générale de l’entreprise.  A l’en croire, le concessionnaire du service public de l’électricité se  donne jusqu'au mois de septembre pour  reprendre lesdits travaux sinon  le système va connaitre d’autres crises plus importantes.

 

 En fait, Eneo veut  remplacer les anciens conducteurs par ceux de plus grande capacité de transit sur les lignes HTB (haute tension),    substituer des isolateurs pour les lignes HTB de plus de 20 ans d'âge car déjà rouillés,  remplacer des cornières de pylônes HTB vandalisés et extension, ainsi que renforcer des réseaux  moyenne tension ou basse tension (MT/BT). Ainsi, d’ici fin décembre 2015,  la ligne 90 KV de  Logbaba-Bassa- Deido-Bonabéri sera renforcée, les cellules aux postes sources Bonaberi, Ngousso, rénovées et  25 000 poteaux bois remplacés.

 Délestages : Quelles conséquences sur l’activité des entreprises ?

 Autre signe de satisfaction,   le débit du fleuve Sanaga sur lequel sont construits les principaux barrages hydroélectriques d’Edéa et Songloulou connait une nette amélioration ces jours. Il fluctue maintenant autour de 700 m3/s au lieu de 600 m3/s comme autrefois,  confie  un haut responsable  d’Eneo Cameroon. Bien plus, avec la mise en service de la centrale d'Ahala qui fournit déjà 40 MW sur 60 espérés,  le concessionnaire respire forcément mieux. Donc à ce jour, « ce sont les pannes sur le réseau qui seront cause des perturbations pour l'essentiel », affirme-t-on.

 

  Une joie qui  prendra peut-être bientôt fin puisque d'après des sources bien informées sur le sujet,  la société anglaise Aggreko propriétaire de la centrale thermique d’Ahala annonce l’arrêt les moteurs de cette centrale remise  en service il ya quelques jours seulement. En cause,  Aggreko « ne serait pas du tout contente du non aboutissement à ce jour de l'acte d'achat promis par les pouvoirs publics », affirme la source. Elle ajoute  que les Britanniques et l’Etat camerounais ne s’entendent pas depuis des années sur le prix de vente de ladite centrale. Les anglais souhaitant percevoir 10 milliards de FCFA alors que la partie camerounaise souhaite déduire de cette somme des taxes estimées à plus de 04 milliards de FCFA.

 

Par ailleurs, les programmes de délestages seront réaménagés ponctuellement en fonction des incidents.  C’est pourquoi, il est recommandé aux équipes de prendre des dispositions pour ne pas couper pour déficit un quartier qui a subi des perturbations pour cause d’incident. Eneo a aussi  décidé de renforcer ses équipes de dépannage dans le but de gérer avec plus de célérité les incidents. De même, au plus fort de la crise, confesse un  employé d’Eneo,  le concessionnaire a atténué l'effet du déficit sur les ménages en obtenant d'Alucam qu'elle limite sa consommation aux heures de pointe.

 

C.H.

 

Serge Henri Kelbe

 
 
« Les barrages d’Edéa et de Songloulou ne peuvent plus produire à 100% »
 

L’ingénieur et consultant en économie d’énergie analyse la crise énergétique que traverse en ce moment le Cameroun tout en proposant des pistes de solutions.

 

 

Selon Eneo,  la crise hydraulique  que traverse actuellement est due  à la baisse du débit du fleuve Sanaga  et au vieillissement des infrastructures; Etes-vous  de cet avis ?

 

J’ai plusieurs fois décrié le manque d’honnêteté de cette entreprise et des institutions qui l’entourent. La baisse du volume d’eau de nos bassins réservoirs sur ce fleuve est l’une des causes. Mais ce qu’Eneo ou AES bien avant ne veut pas dire au public, c’est que même lorsque nous sommes en pleine saison pluvieuse et que les débits d’eau sont au maximum, les barrages d’Edéa et de Songloulou ne peuvent plus produire à l’état actuel les 100% de leur capacité à cause de la vétusté des équipements de production. Ajoutons à cela les pertes d’énergie croissantes sur les lignes de transport, vous comprenez que les causes sont multiples et graves.

 

Comment comprendre un tel déficit énergétique malgré  la succession de nouveaux repreneurs à la tête de ce concessionnaire?

 

Changer de concessionnaire ne veut pas dire changer de stratégie, ou encore changer de centre d’intérêt. Je l’ai très souvent dit que se soit AES, Eneo ou une autre structure, la quantité tout comme la qualité du produit électrique au Cameroun ne sera pas améliorée si un travail de fond n’est pas fait au niveau de la restructuration des unités de production et des infrastructures de transport. Si Eneo veut vraiment faire du business au Cameroun, il faut qu’elle investisse davantage sur les équipements qui lui permettront de maximiser sa concession à 1000 MW et qu’il en tire profit. Au lieu de dire que nous avons atteint les  1000 MW de production de manière théorique, mais au niveau de la production réelle qu’on soit bien en dessous des 700 MW.

 Délestages : Quelles conséquences sur l’activité des entreprises ?

Peut-on dire que l’Etat a été incapable d’anticiper sur la demande en énergie électrique  qui  selon les chiffres officiels, croit  de 7,5% depuis 2010 ?

 

C’est une évidence. Mais au delà de n’avoir pas su anticiper, il faut dire que globalement notre politique énergétique a été très mauvaise jusqu’ici. La planification a été inexistante pendant des décennies. Les stratégies et les modes de production sont restées les mêmes toujours l’hydro électricité. Si nous prenons un minimum du taux de croissance annuelle de la demande en énergie de 6%, actuellement le Cameroun a un déficit en énergie de plus de 1000 MW et non de 153 MW comme semble vouloir nous dire certaines personnes. Pourtant, dans un contexte sécuritaire mondial comme celui dans lequel nous vivons actuellement, nous aurions opté pour une politique de sécurité énergétique beaucoup plus diversifiée et développée en fonction des ressources énergétiques de chaque région et du relief.

 

Quelles sont les pistes de solutions pour sortir de cette crise et quel peut être l’apport des énergies renouvelables ?

 

Il existe bien évidemment plusieurs solutions, au delà des énergies renouvelables. Nous devons commencer par réduire nos charges énergétiques sans toute fois nuire à nos besoins. Ceci passe  par une législation qui interdira des ampoules de plus de 25 Watts dans les ménages et des lampadaires de plus de 100 Watts dans nos rues etc. Ce concept appliqué à l’éclairage public à Douala peut alléger le réseau de plus de 5 MW, soit à peu près ce que sollicite une ville comme Nkongsamba et Yaoundé  (4 MW). Imaginez alors une action comme celle-là sur les abonnés d’Eneo nous pourrions en trois ans alléger le réseau de 200 MW pour seulement 16 à 20 milliards de coût. Reste aux législateurs de voter des lois sur proposition du gouvernement et veiller à leur application. Concernant l’apport des énergies renouvelables(EnR) pour combler le déficit énergétique, tout dépendra  de  l’usage qu’on en fera. Le Cameroun regorge d’un fort potentiel énergétique naturel : le solaire, la biomasse, l’éolienne, etc.  Il suffit juste de se fixer un cap en disant d’ici 2035, 30% de l’énergie consommée au Cameroun doit être produite par les EnR et les investisseurs viendront.

 

 

  Est-ce que l’Etat  a les moyens financiers pour investir dans les  EnR lorsqu’on sait qu’elles nécessitent  beaucoup d’argent ?

 

C’est un stéréotype, le public mal informé a toujours pensé qu’investir dans les EnR est un luxe. C’est faux. En Chine et en Inde par exemple, une EnR comme le solaire est développée dans les zones rurales et périurbaines, c’est même une énergie de « pauvre ». Le MW de l’hydro électricité qui est aussi une énergie renouvelable, à la fin d’un ouvrage peut coûter plus de 1,2 milliard, ajouter à cela d’autres frais de fonctionnement vous avez des coûts qui ne sont pas éloignés du solaire ou de l’éolienne ; c’est tout simplement une question de courage, d’innovation et de vision. En situation de crise,  il faut savoir prendre des décisions sages et courageuses.

 

Propos recueillis par C.H.

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