Artisanat:La difficile percée de l’industrie de la chaussure

La cordonnerie demeure encore dans l’informelle, et la formation se fait rare même si ce métier peut s’industrialiser comme dans d’autres pays comme le Maroc.

Youssouf, la quarantaine sonnée, exerce le métier de cordonnier depuis une vingtaine d’années. Pourtant, cela ne fait que quelques mois qu’il a été engagé comme employé chez le « Bottier du Wouri », une cordonnerie située au lieu dit « Carrefour TIF » à Douala. L’activité est au ralenti en cette matinée du mois d’avril 2015 dans cet atelier. Seul Youssouf, venu aux environs de 8h du matin s’attèle à fabriquer une paire de babouches. Minutieusement, et avec beaucoup de délicatesse, il met à l’aide d’une brosse une couche de cirage sur cette chaussure de couleur noire. « Ce sont les chaussures de l’un de mes fidèles clients; je suis entrain de faire les dernières finitions », affirme-t-il, en essuyant d’un revers de la main la sueur qui dégouline sur son visage.

Un travail qui, au fil des années, est devenu comme une routine. Malgré cela, à l’en croire, la fabrication d’une paire de chaussures est un travail de longue haleine. Pour la confection d’une paire de chaussures, le fabricant doit tout d’abord couper le cuir à la forme du pied du client puis, le coudre à l’aide d’une machine avant de placer la doublure. Le cordonnier réalise ensuite manuellement une première chaussure d’après le modèle choisi. « Nous mettons les semelles manuellement parce que la machine qui permet de le faire vaut beaucoup d’argent et très de peu de personnes peuvent se l’offrir », constate le cordonnier, sans préciser son coût sur le marché. Selon ce dernier, ses outils de travail sont entre autres, la meule, perforateur, les mannequins pour chaussures, la ponceuse, les ciseaux, la coupeuse. Des instruments servant à monter la doublure, talonnette, baguette, contrefort, cambrions, bon bout, sous-bout, bout dur, languette… Les matières premières qui entrent dans la confection des chaussures s’achètent essentiellement au lieu dit « Ancien 3ème » et au marché Congo de Douala pour ce qui concerne la capitale économique. Les prix varient en fonction de la qualité du produit à l’image du cuir qui coûte entre 7 000 FCFA et 12 000 FCFA le mètre.

Prix et concurrence

Cela dit, une fois terminées, les babouches et les chaussures produites sont étalées sur un présentoir dans l’enceinte de l’atelier. Dans cet espace, on y retrouve des cirages de qualité, des semelles, des rouleaux de fil, des brosses et une gamme riche et variée de souliers. Principalement la coupe carré, bout pointu, mat James... La paire vaut entre 40 000 FCFA et 50 000 FCFA alors que les chaussures pour enfants sont vendues entre 15 000 FCFA et 18 000 FCFA. Quant aux babouches, les consommateurs peuvent se les offrir à partir de 15 000 FCFA. Soit plus onéreux que chez Rodrigue Lontchep, propriétaire d’une autre cordonnerie au quartier Brazzaville à Douala. Ici, la paire de chaussures pour adultes se commercialise entre 15 000 et 18 000 FCFA, contre 20 000 FCFA pour une paire « Croco » (celle confectionnée à base de la peau de crocodile NDLR). Pour ce qui des enfants, leurs chaussures se vendent en fonction de la pointure des pieds. La gamme de 26 cm à 30 cm par exemple, coûte 7 000 FCFA. « Une chaussure faite de cuir ne peut pas avoir le même prix que celle qu’on a fabriquée à base de peau de crocodile, car, c’est une matière plus résistante», précise Abdouraman, un cordonnier. Selon lui, cette différence de prix est due à l’emplacement des ateliers vu qu’une entreprise établie en plein-cœur d’Akwa ne saurait payer le même loyer que celle installée dans un quartier périphérique.

Outre son atelier, les chaussures faites par Rodrigue Lontchep sont aussi écoulées dans des cordonneries partenaires et dans une boutique à Akwa. Des ventes qui, selon Amougui, employé dans une cordonnerie, se passent plus ou moins bien à cause de la présence de la friperie et des chaussures en provenance de la Chine sur le marché camerounais. « Les gens ne se chaussent plus « made in Cameroon » comme par le passé ; ils préfèrent les souliers issus de la friperie ou en provenance de l’Asie », regrette Youssouf, non sans souligner la concurrence déloyale des ressortissants maliens, centrafricains et sénégalais qui réparent les chaussures abîmées à moindre coûts, soit entre 25 FCFA et 50 FCFA le pied de chaussure.

Informel

Par ailleurs, des clients, parfois pour des raisons inavouées, abandonnent durant plusieurs mois voire plusieurs années leurs chaussures entre les mains des cordonniers. Ce qui n’est pas sans conséquences puisqu’il est parfois arrivé que certaines personnes reviennent réclamer leur chaussure après des années. « J’ai comme l’impression qu’il y a des clients qui ont fait de notre atelier leur magasin ; sinon qu’est ce qui explique toutes ces chaussures abandonnées ? », s’interroge un bottier. En plus de la rude concurrence du marché, les savetiers disent être confrontés à la rareté des matières premières de bonne qualité et au manque de financement pour faire grandir leurs entreprises. Des difficultés, qui plongent l’industrie de la chaussure dans l’informel, voire dans la débrouillardise. Ce contrairement, à certains pays d’Afrique comme le Maroc, où, apprend-on auprès des membres du Syndicat des industriels du Cameroun (Syndustricam), a depuis une trentaine d’années mis en place des stratégies pour développer ce secteur. « Au Maroc, l'industrie de la chaussure s’est dotée d'un matériel moderne très important ; elle a pris un essor gigantesque. La promotion qui est faite autour des chaussures fabriquées localement au Maroc, est bien encadrée », analyse un membre du Syndustricam. D’ailleurs, selon des chiffres relevés en 2011 par la Fédération des industries du cuir (Fedic), près de 22 millions de paires de chaussures fabriquées par les cordonniers marocains, ont été exportés à l’étranger. Ces exportations au cours de cette année 2011, représentaient 75,5% du secteur du cuir. La production en chaussure des cordonniers marocains, avait atteint 60 millions de paire de chaussures. Des chiffres qui « devaient encourager les industrielles à s’intéresser davantage à ce secteur plutôt porteur, qui semble être négligé », regrette le membre du Syndustricam.

Formation

En plus du manque d’industrialisation du secteur de la cordonnerie, se greffe l’absence criarde de la formation. Elle est davantage assurée la plupart du temps par des associations ou des Groupe d’intérêt commun (GIC). Pourtant, en occident d’où sont fabriquées les chaussures qui envahissent le marché camerounais, il existe des écoles professionnelles de formation. Ainsi, les passionnés de la fabrication de chaussures, peuvent acquérir un Certificat d'aptitude professionnelle (CAP) Chaussure, CAP Cordonnerie multiservice et CAP Cordonnier bottier, éventuellement suivi par un Baccalauréat professionnel Cordonnier-bottier et Bottier main (BM) Cordonnier-réparateur. Au Cameroun, le coût de la formation dans les GIC oscillent entre 200 000 FCFA et 400 000 FCFA.

Christian Happi

Commercialisation

Les chaussures « made in Cameroon » victimes des préjugés

Les souliers fabriqués par les artisans locaux restent très mal connus des populations, faute de promotion.

La vente des chaussures « made in Cameroon » ne se porte plus bien comme par le passé. C’est du moins ce qu’affirme Youssouf, cordonnier exerçant chez le « Bottier du Wouri », une cordonnerie située à un jet de pierre du « Carrefour TIF » à Douala. D’après ce dernier, il est bien loin le temps où le cordonnier pouvait vivre pleinement de son art. « Je me souviens qu’à l’époque, nous vendions une trentaine de paires de chaussures au cours d’une même semaine », se souvient-il. Même son de cloche du côté d’Abdouraman Sani, responsable d’une cordonnerie à Déido. Il relève que son chiffre d’affaires a beaucoup chuté ces dernières années, passant de 200 000 FCFA le mois pour atteindre 50 000 FCFA. « Je n’arrive même plus à vendre une paire de chaussures au cours d’une semaine ; les Camerounais préfèrent les chaussures venues de l’étranger », perçoit Amougui.

Dans tous les cas, plusieurs Camerounais interrogés affichent leur préférence pour les marques de chaussures venues de la France, l’Italie, l’Espagne et surtout des pays asiatiques. La principale cause de ce désamour serait le manque de fiabilité du « made in Cameroon », selon les consommateurs. « Les paires de chaussures fabriquées par nos cordonniers ne sont pas de très bonne qualité ; or celles venues de l’Europe sont plus résistantes », confronte Christian Kenmoé, client. Et, la comparaison ne s’arrête pas là. Pour Benjamin Teupa, consommateur, les souliers faits par les structures locales sont plus coûteux que ceux importés de l’Asie. Ce dernier prend pour exemple une paire de mocassins en cuir qui coûte 27 000 FCFA en magasin. Or, « la même paire fabriquée localement est vendue à 40 000 FCFA environ », constate Teupa. Par conséquent, les consommateurs se replient vers les chaussures venant de la Chine et réputées moins chères. « Je préfère de loin les chaussures qui viennent de la Chine parce qu’elles sont non seulement bon marché, mais disponible également partout », justifie Larissa Tchamgoué, cliente. Pareil pour Jean Germain Wandji qui dit ne pas se préoccuper de la qualité. « A quoi ça sert de se soucier de la qualité quand on peut s’offrir une paire de chaussures à 2 000 FCFA ? Dès qu’elle s’abîme, j’achète une autre », confie-t-il.

En effet, dans les boutiques et supermarchés de Douala, les étals sont occupés par des produits d’habillement étrangers. Jacob Soffo est un passionné des belles chaussures. Il avoue ne pas connaître un seul endroit où l’on vend des souliers camerounais. Raison pour laquelle, « j'achète tout en Italie : chaussure, chemise, costumes », précise-t-il. Autant dire que ces produits ne sont pas connus des populations et gagneraient à être vulgarisés. « Je ne porte pas les chaussures fabriquées au Cameroun juste parce que je n’en vois pas sur le marché ; je ne crois qu’ils sont nombreux les camerounais qui ne savent même pas qu’on fabrique des paires de chaussures fermées dans ce pays. Ces PME doivent faire la promotion de leurs articles en passant notamment par les réseaux sociaux », suggère Gervais O., patron d’entreprise.

En tout cas, les chaussures « made in Cameroon » souffrent des préjugés puisque mêmes les vendeurs ambulants ont cessé de les commercialiser. La cause étant qu’elles sont très peu sollicitées par la clientèle et « ne sont que la pâle copie des marques occidentales », estime Michel Ngansop, vendeur ambulant de chaussure. « J’ai eu à vendre des chaussures fabriquées au pays et chaque fois que je les présentais aux clients, ils refusaient de les acheter sous prétexte que c’est de la contrefaçon », se souvient le vendeur ambulant. Pourtant, loin de ces préjugés, certains utilisateurs de ces paires « made in Cameroon » disent toute leur satisfaction quant à leur qualité. « Ces chaussures sont de loin meilleure à celles confectionnées en Chine ; J’en ai achetées une depuis deux ans chez le cordonnier de mon quartier, elle est toujours là et sans problème », apprécie un consommateur de la marque « made in Cameroon ».

Christian Happi

Rodrigue Lontchep

10 ans au service des chaussures

Le cordonnier de 33 ans a développé dans son atelier un volet formation, qui a permis à plusieurs jeunes de se former au métier de cordonnier.

Rodrigue Lontchep artisan cordonnier dans la ville de Douala cumule près de 10 ans d’activité professionnelle. A ses débuts, il travaillait manuellement et sans matériels de travail jusqu'au jour où il a eu un peu d’argent pour investir dans l’achat des machines afin de faciliter son travail. Rodrigue fait son apprentissage dans la chaussure dans une cordonnerie à Bafoussam, à l’Ouest Cameroun puis à Yaoundé. Mais, c’est au Nigeria que celui-ci va parfaire ses connaissances dans la cordonnerie et la réparation des chaussures abîmées. « C’est dans ce grand pays voisin que j’ai véritablement eu envie de faire de la cordonnerie mon métier », reconnait le bottier aujourd’hui.

Rodrigue Lontchep n’aurait jamais imaginé devenir un jour fabricant de chaussures. Ce dernier rêvait plus jeune de devenir informaticien ou d’occuper un poste de responsabilité dans la fonction publique. Or, l’arrêt précoce de ses études en 1998, après l’obtention de son Brevet d’études du premier cycle (BEPC) au lycée de Bafoussam va le pousser à revoir ses ambitions à la baisse. « C’était une décision personnelle de ma part ; mais je pense aujourd’hui que ce n’était pas la meilleure chose à faire », confie le trentenaire. Lui, qui a fait l’essentiel de ses études primaires dans le département du Ndé, région du Littoral. A l’âge de 11 ans, il décroche son Certificat d’étude primaire élémentaire(CEPE) dans une école primaire de Bangangté. Né en 1982, Rodrigue Lontchep est le 4ème d’une fratrie de 5 enfants. Il écoute de la bonne musique et regarde des documentaires à ses heures perdues.

Mais, avant de se spécialiser dans la fabrication des chaussures à base de cuirs, Rodrigue Lontchep parcourt plusieurs villes camerounaises afin de gagner sa vie. L’artisan fut tour à tour vendeur ambulant de cigarettes et grossiste de vivres frais à Bafoussam. Une période dont le natif de l’Ouest Cameroun garde encore des souvenirs frais. « Je faisais plusieurs jours avant de vendre quelques bâtons de cigarettes ; la recette ne représentait pas grand-chose, mais ça me permettait au moins de m’occuper », affirme le jeune chef d’entreprise. En trois ans d’activités, la Petite et moyenne entreprise de Rodrigue Lontchep, basée au quartier Brazzaville de Douala a déjà formé une dizaine de jeunes camerounais. L’on apprend que deux d’entre ses élèves cordonniers, sont aujourd’hui installés à leur propre compte.

Christian Happi

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